Les langues étrangères à l´école: Lambert Amon Tanoh, ancien ministre d´Houphouët-Boigny, fait des révélations


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Par Brigitte KOMONDI Ka
Mis à jour le 2021-06-25 21:23:29

Né en 1926 et nommé ministre de l'Education nationale en 1963 par le Président Félix Houphouët-Boigny, Lambert Amon Tanoh a été le 3ème ministre de ce département dans l´histoire de la Côte d´Ivoire. Il est resté à la tête de ce département pendant 7 ans (1963-1970). Il a accepté de recevoir l´équipe des PP jours pour le compte du Communicateur et de se prononcer sur « les langues étrangères dans le système éducatif ivoirien ». La rencontre a eu lieu chez lui, à Aboisso, le samedi 15 mai 2021.




Monsieur le ministre, comment êtes-vous devenu ministre de l’Education nationale sous Houphouët-Boigny ?

Avant l’indépendance, après la conférence de Brazzaville, les colons ont commencé des structures de colonies qui vont déboucher sur l’autonomie des territoires d’Afrique occidentale française (AOF). Cela a conduit à la confédération Europe-Afrique qui a permis aux Africains d’élire des députés pour siéger à l’Assemblée constituante française, débouchant sur l’indépendance de certaines colonies africaines. Après cet épisode, le Président Houphouët-Boigny a convoqué les syndicats à travers Koffi joseph et moi qui étions les Secrétaires généraux pour entrer à l’Assemblée constituante en Côte d’Ivoire.

   Un jour après, j’allais à la Bourse du travail quand le gouverneur directeur de cabinet du Président m’a dit : « Directeur Tanoh, vous êtes déjà député. Le Président a besoin de vous ». Sur les lieux, le Président commence les nominations. J’ai été nommé ministre de l’Education nationale dans un nouveau gouvernement de 19 postes pour diriger le Primaire, le Secondaire, le Technique et le Supérieur.

  • L’un des faits marquants a été certainement l’introduction des langues étrangères dans l’enseignement. Quelles en étaient les motivations à cette époque ?

C’était une nécessité du monde. Ça l’est encore. Vous ne pouvez pas faire le monde si vous ne parlez pas certaines langues étrangères telles que l’anglais, l’allemand et le chinois. Il faut absolument étudier les langues qui débouchent sur les possibilités d’emploi.

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                                                             ENCADRE : Au rythme des langues étrangères

   À propos des langues étrangères, l’ancien ministre de l’Education nationale Lambert Amon Tano affirme : « C’est une nécessité du monde. Vous ne pouvez pas faire le monde si vous ne parlez pas certaines langues étrangères telles que l’anglais, l’allemand et le chinois. Il faut étudier les langues qui débouchent sur les possibilités d’emploi ».  Avec ses 180 176 élèves au Préscolaire, 3 900 222 élèves au Primaire et 1 923 763 élèves au Secondaire général (chiffres officiels de 2018), la Côte d’Ivoire expérimente cet avis. En dehors de la langue française, la langue officielle du pays, les jeunes apprenants sont emmenés à étudier d’autres langues telles que l’anglais, l’allemand et l’espagnol et de plus en plus l’arabe et le chinois.

   En 1957, soit trois années avant l’indépendance de la Côte d’Ivoire, l’enseignement de l’allemand a été introduit dans les écoles secondaires de cette colonie française sur l’insistance des intellectuels ivoiriens. Le premier Doyen du Département d’allemand de l’Université de Cocody, Pr. Gnéba, affirme qu’il y avait eu une affinité forte avec la langue et la culture allemande dans beaucoup de pays d’Afrique. L’espagnol, langue du même groupe linguistique que le français, l’allemand et l’anglais, est devenu aussi un outil de communication dans des domaines comme la diplomatie, les sciences, le commerce, etc.  Cette langue est enseignée à partir de la classe de la classe de 4ème.

   En 2020, le département d’anglais de l’Université Félix Houphouët-Boigny de Cocody comptait 3 200 étudiants. « L’appartenance de la Côte d’Ivoire à plusieurs regroupements à vocation économique dans la sous-région et dans le monde d’une part, et le libéralisme économique qui a engendré un développement indéniable d’autre part, justifient une fois de plus l’importance accordée à l’enseignement de l’anglais dans ce pays », peut-on lire dans le manuel de la Direction de la Documentation pédagogique et de la Formation continue intitulé « Les objectifs de l’Enseignement de l’Anglais en Côte d’Ivoire ».

Séphora TAHI

Grâce DJAZE

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  • Pourquoi avoir choisi le français comme langue d’enseignement à l’école ?

Le français comme langue d’enseignement en Côte d’Ivoire est le fruit de la colonisation. Nous avons été colonisés par les Français. Il a fallu apprendre à parler cette langue pour qu’elle devienne la langue du pays. Avant ça, nous avions déjà nos 60 ethnies et plus mais, on ne se comprenait pas. Donc, le français a été d’abord une langue de communication, une langue pour se parler entre nous Ivoiriens avant d’être une langue nationale officielle. Contrairement au Ghana voisin où le dialecte est d’abord appris et avant l’anglais, lorsque nous sommes devenus indépendant, le président Houphouët a décidé que la langue française devienne la langue nationale.

 

  • À quel moment les autres langues étrangères ont-elles été introduites dans le système éducatif ivoirien ?

 Cela a été fait après la Loi-cadre. Là aussi, le programme français nous a été imposé. Il y’avait une école des Nègres qui n’était pas pour les Français. C’est après la révolution du Président Houphouët Boigny que 150 étudiants ivoiriens ont été envoyé en France pour compétir avec les Blancs.

   En 1957, lorsque j’étais enseignant dans une école de Bingerville, l’enseignement du français a été introduit dans les colonies. Mais bien avant cela, j’étais un pur sujet de l’école coloniale. Après mon affectation à Bingerville, par manque de professeur dans cette localité, nous avons commencé a appliqué l’enseignement du français. Dans le système français introduit à cette époque, il y avait aussi l’anglais, mais cette dernière langue n’était pas enseignée.

Propos recueillis par

Brigitte KOMONDI

Karidja KONE

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                                                                           ENCADRÉ: Plaidoyer pour les langues nationales

 Le niveau scolaire en Côte d’Ivoire est en chute libre. C’est un secret de Polichinelle. Selon le rapport 2020-2021 du Programme d’Analyse des Systèmes éducatifs de la CONFEMEN (PASEC), notre pays occupe l’avant-dernière place des systèmes éducatifs francophones sur 24 pays. Zakaria Yago, dans une publication intitulée « Les langues ivoiriennes dans les politiques linguistiques en Côte d’Ivoire : historique, état des lieux et perspectives pour une politique linguistique cohérente » dans le n°17-2014 de la Revue africaine d’Anthropologie Nyansa-pô, attribue en partie les causes des échecs scolaires, surtout dans les zones rurales, aux langues. Pour le chercheur, l’enseignement ne tiendrait pas compte des réalités socio-culturelles des élèves.

     L’enseignement dans nos langues maternelles était si préoccupant pour l’Etat qu’il a été consigné dans la Loi du 18 août 1977 n° 77-584, portant réforme du système éducatif, avait inscrit dans ses articles 67 et 68, l’introduction des langues endogènes à l’école. Le gouvernement a réaffirmé cette volonté d’intégrer nos richesses culturelles et linguistiques dans l’environnement scolaire en 2001-2002. Seulement les projets-pilotes initiés par l’Institut de Linguistique appliquée (ILA) soutenu par l’État sont restés lettre-morte.

Vivement que les états généraux de l’Éducation nationale annoncée par la nouvelle ministre de l’Education nationale, Mariétou Koné, prennent en compte l’inscription de nos langues maternelles dans le système éducatif ivoirien pour une école plus adaptée à nos valeurs culturelles.

Séphora TAHI

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