Les langues étrangères à l´école: Après la formation, la croix et la bannière


/
Par Sarah KOSSONOU
Mis à jour le 2021-06-25 21:22:52

Après une heure de route et une dizaine de minutes de marche, on retrouve Allui, la trentaine révolue, à Angré caféier. Titulaire d´une licence en anglais à l´université Félix Houphouët Boigny, le jeune ivoirien s´est lancé dans l´entreprenariat après son diplôme obtenu en 2016. Il tient, en collaboration avec un ami, une entreprise de formation en anglais à la 120ème porte d´une villa de ce quartier d´Abidjan.


   A la question de savoir comment s’est faite son insertion dans la vie professionnelle, Allui répond : « Tout ce que j’ai aujourd’hui, toute la compétence acquise, c’est grâce à mes recherches et à des opportunités que j’ai moi-même créés. Je faisais du bénévolat à l’ambassade des Etats-Unis. Ça m’a permis de me former et d’améliorer mon niveau d’expression en anglais. Mais surtout, c’est une expérience qui m’a ouvert beaucoup de portes ». L’homme affirme que déjà en licence 2, il avait des contrats de traduction et d’interprétariat. « Aujourd’hui je travaille à développer mon entreprise qui, dans quelques années, pourra aider plusieurs étudiants, en anglais bien sûr ».

   Au département d’anglais, comme dans la plupart des départements de l’université, les choses sont compliquées. Après la formation, l’apprenant est livré à lui-même. Il va chercher, comme on le dit en Côte d’Ivoire. A Abobo, une commune populaire de la capitale économique, on retrouve Josué, étudiant en master à la faculté d’anglais de l’université FHB de Cocody, connait ces obstacles.

   Comme Allui, Josué déclare : « Il n’y a pas de suivi après la formation. Notre formation, en elle-même n’est pas compétitive. C’est une situation qui exaspère parce qu’en entreprise, nous sommes la deuxième option après les étudiants formés dans le privé. Parce qu’il faut le dire, les écoles privées forment mieux dans notre domaine que les universités publiques ».  Pour Josué, les universités privées ont des réseaux d’insertion avec des puissants cabinets capables d’insérer les jeunes surtout en tenant compte de leurs passions : « Ce n’est pas comme au public où tous les étudiants se sentent obligés d’être enseignants par manque d’opportunités. Je pense que l’enseignement est un sacerdoce trop noble. On ne devrait pas y aller juste pour avoir de quoi manger ».

   Pour les besoins de l’enquête, nous nous rendons à l’université Felix Houphouët Boigny pour échanger avec les différents chefs de département de langues étrangères. Sur quatre demandes de rendez-vous, seulement deux sources acceptent de nous rencontrer : les chefs des départements allemand et anglais.

On n’a pas de suivi du point de vu professionnel“

   Le professeur Yéo, à la tête du département d’allemand depuis 2016, est formel : « On n’a pas de suivi du point de vue professionnel. On pourrait dire que les étudiants sont livrés à eux-mêmes. Ici on fait de la recherche. Beaucoup se retrouvent à l’Ecole normale supérieure et d’autres se retrouvent dans l’administration publique ». Notre présence finit par donner des idées au chercheur. « Votre visite me donne des orientations. A l’avenir on demandera à un étudiant de travailler sur la question en sujet de thèse ou de master », promet-il.

   Pour Louis Obou, professeurs des universités et chef du département d’anglais de l’université FHB, la plupart des étudiants du département embrasse des activités libérales seul ou en se constituant en groupe comme le cas d’Allui. Certains se retrouvent dans des compagnies aériennes, dans des entreprises export/import, de communications, des téléphonies mobiles où ils jouent généralement des rôles d’interprètes. Mais le plus souvent les étudiants sont happés par l’enseignement au secondaire en se présentant au concours de l’ENS (Ecole normale supérieure). « De 2005 jusqu’à avant la crise politique, les étudiants eux-mêmes avaient créé un comité appelé “le Comité des anciens étudiants“, une sorte de réseautage. A cette époque, on avait une vue claire de l’insertion de nos étudiants grâce à notre partenariat avec cette organisation qui regroupait plus de 600 employés et chefs d’entreprises issus de notre département. Mais depuis la crise qui a occasionné la fermeture de l’université, le nouveau système LMD et les grèves répétées, on ne maitrise pas très bien cette question », précise l’enseignant.

    Selon le chef de département, des difficultés compliquent la réalisation de ces projets : « Les années peinent à s’achever à cause de  l’indiscipline.  Cela crée une méfiance chez les recruteurs. Du coup, ils ne croient pas en la compétence de nos étudiants. Et cela nous ferme beaucoup de portesL’étirement de l’année scolaire disqualifie nos étudiants», affirme-t-il. A la question de savoir comment se fait l’insertion professionnelle des apprenants des langues étrangère après l’université, la réponse est sèche : les étudiants sont livrés à eux même ! L’administration n’a pas de politique d’insertion des diplômés. L’enquête révèle également que la plupart des étudiants migrent vers l’enseignement après la formation. Enfin, nos tentatives de rencontre avec l’ENS pour en savoir sur les statistiques de postulants par an en ce qui concerne les langues étrangères n’ont pas abouti.

Sarah KOSSONOU

Sarah KOSSONOU Retour 159 vues

Partenaires