L´industrie du livre en Côte d´Ivoire: La confection des manuels scolaires, cette course infinie vers la perfection


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Par Landry AGREY
Mis à jour le 2021-06-29 11:59:13

Dans les locaux du ministère de l´Education nationale, le parcours des manuels scolaires est ainsi décliné : Le texte initial et des crayonnés des illustrations, conçus par l´équipe pédagogique de l´institut pédagogique national, sont fournis par le ministère. Pour l´appel d´offres, il faut d´abord saisir le manuscrit de Français, de Maths et de l´EDHC. Le maquettiste procède à un premier coulage des textes et au positionnement des illustrations.


Le ministère met ensuite en place une expérimentation en classe qui dure un mois, au frais de l’éditeur. L’équipe pédagogique du ministère se rend sur le terrain, où des professeurs sélectionnés testent dans leur classe les manuels en préparation. « Après le retour de lexpérimentation, les corrections issues de celle-ci sont intégrées. L’équipe pédagogique de la maison d’édition liste alors les problèmes qui apparaissent : la pagination, les doublons, des passages incohérents avec le reste des leçons, des images à corriger, des coquilles. L’équipe pédagogique reprend le texte et la mise en page, et fait des propositions.

Elle justifie tous ses choix pour présenter ensuite ce dossier au ministère », répètent les experts consultés, avant de poursuivre : « En parallèle a lieu la confection des illustrations. Tout se fait ici à la main, dessins sur Canson, coloriage à la gouache, au colorant et à lencre de Chine. Le résultat est scanné, et retouché au besoin, à la maison d’édition ».

   C’est un véritable parcours du combattant qu’effectue le livre scolaire. Vêtu d’une blouse blanche, assis dans son bureau avec plusieurs livres du CP, CE et CM rangés dans une bibliothèque, l’un des éditeurs de la place nous confie : « Après avoir travaillé 15 jours à Cocody, les illustrateurs sont envoyés à lintérieur du pays, pour travailler plus intensément. Ces frais sont pris en charge par la maison d’édition. De nombreux aller-retour ont ainsi lieu entre l’éditeur et le responsable des contenus pédagogiques qui, en dernier lieu, valide ou refuse une modification.

Ainsi pour ne pas perdre de temps, les deux équipes pédagogiques travaillent ensemble au siège de la maison d’édition retenue par lappel doffre ». De nombreuses relectures ont lieu afin d’assurer la correction ortho-typographique, vérifier la cohérence du contenu. Toutes ces étapes ont pour but de faire respecter le programme national, de s’assurer de la qualité et de la scientificité du contenu, de la faisabilité des exercices, de la pédagogie de la présentation etc. Les épreuves finales sont transmises au ministère qui signe le bon à tirer.

Selon un éditeur, au niveau de l’impression et de la livraison, les capacités des imprimeurs locaux sont bonnes mais le problème d’approvisionnement en papier et de sa taxation très élevée persiste. La maison d’édition retenue pour l’appel d’offre imprime ses manuels chez des imprimeurs locaux, mais une partie de l’impression est régulièrement faite à l’étranger. Imprimer les ouvrages à l’étranger n’est pas exclu dans le processus.

Parfois, les maisons d’édition, à la recherche de la qualité, ont recours à l’extérieur, mais cela n’est pas chose aisée. « En 2006, les éditions Éburnie ont imprimé à l’étranger et cela a pris du temps pour le transport des marchandises mais aussi des tractations diverses avec les autorités douanières, ce qui a été coûteux », témoigne sous anonymat un membre de l’équipe de la maison d’édition.

Du coté des librairies, la distribution est le point noir habituel de l’approvisionnement en manuels scolaires. La gratuité introduite, à la suite de la loi de 2015 portant obligation d’aller à l’école pour les enfants de 6 à 16 ans, a totalement transformé le processus d’acheminement des manuels scolaires dans les écoles publiques, et a eu ainsi un impact retentissant sur l’activité de la librairie.

« Le ministère envoie des demandes dinformation auprès des inspecteurs et dans les écoles, mais les réponses ne remontent pas toujours ou remplies correctement. Ladresse exacte de l’école, le nombre de classes, leur niveau, le nombre d’élèves par classe ne sont parfois pas à jour. Du coup il manque des livres dans certains endroits alors quil y en a trop à dautres endroits », explique M. Gbagbo, responsable des ventes de la librairie Siloé.

Le piratage est aussi indexé comme une pratique bien installée dans la chaine du livre scolaire. Il fragilise la librairie qui travaille à la diffusion du livre toute l’année et qui a besoin de cette manne scolaire. Il coupe également le lien potentiel entre les clients et d’autres livres qu’ils verraient dans les librairies ‘’parterre’’. C’est ainsi que nait la contrefaçon à tous les niveaux de la chaine.

« Chacun veut sa part du gâteau : auteurs, éditeurs, imprimeurs ou distributeurs, quitte à employer des méthodes parfois illégales Le livre scolaire, cest une affaire de gros sous. Être sur cette liste, cest le graal, et tous les coups sont permis. Imaginez un peu, cest un marché énorme de plus de 5 millions d’élèves », relate M. Gbagbo qui ne cache pas son indignation vis-à-vis de cette situation.

En Côte d’Ivoire, l’on enregistre trois catégories d’enseignement qui sont le « général », le « technique » et le « professionnel » (DPFC). Selon des informations recueillies à la DPFC, les fascicules montés par les enseignants, en accord avec le ministère de l’Education national sont souvent essentiellement utilisés dans l’enseignement technique et professionnel et font office de manuels ou support de cours, du fait que les ouvrages liés à ces catégories sont très peu édités dans le pays.

Selon le Proviseur du Lycée classique d’Abidjan, « les fascicules interviennent parfois dans le général lorsque les manuels manquent de profondeur. Ils sont confectionnés dans les normes édictées par le ministère de l’éducation national qui fixe les prix », confirme le proviseur.

Ces réalités déteignent sur la qualité des manuels scolaires. Pour Etty Macaire, président de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire (AECI), « il faudrait réguler le secteur pour éviter la cacophonie actuelle, avec des enseignants qui s’érigent en éditeurs, des imprimeurs en distributeurs, des livres piratés, des manuels distribués gratuitement par lEtat qui se retrouvent vendus sur des marchés, etc. ». Les lycées français, quant à eux, suivant le système éducatif de la France, importent leurs ouvrages scolaires. 

Depuis l’an 2000, la Côte d’Ivoire est engagée dans un programme de libéralisation des manuels scolaires dont l’objectif est de diversifier l’industrie du livre dans le pays. Avant chaque rentrée, le ministère de l’Education nationale publie une liste des manuels agréés qui est, au préalable, étudiée par les experts de la Direction de la pédagogie et de la formation continue (DPFC).

 

 

 

 

 

 

 

 

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